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dimanche 20 décembre 2015

La gloire de mon père et Le château de ma mère, de Marcel Pagnol : souvenirs de Provence

[Editions Pastorelly, 1958]

Ces dernières semaines, mon travail de bibliothécaire m’a, à l’occasion d’une animation, permis un plaisir rare : celui de relire. En effet, les livres nouveaux s’amoncelant devant moi, je ne relis presque jamais un titre déjà lu. Bref, j’ai eu l’occasion et le plaisir de redécouvrir Marcel Pagnol avec les deux premiers volets de ses « Souvenirs d’enfance ».

Résumé

Après avoir connu le succès avec ses romans, ses pièces de théâtre et de ses adaptations cinématographiques, Marcel Pagnol se lance à la fin des années 1950 le défi de se raconter lui-même : dans La Gloire de mon père, il nous raconte son premier été dans la maison de campagne familiale aux Bellons, alors qu’il va sur ses neuf ans. « Le château de ma mère » en est le prolongement direct, puisqu’il nous raconte la fin de l’été et l’année qui suivit.

Tendresse et nostalgie

J’apprécie en général de lire les souvenirs d’enfance des auteurs, portrait d’un monde que nous n’avons pas connu, souvent empreints de nostalgie et de tendresse. J’avais ainsi beaucoup aimé « La charrette bleue » de René Barjavel. Les souvenirs de Pagnol sont tous aussi bien racontés, les bons comme les mauvais, avec humour et une pointe de regrets. L’auteur fait la part belle à la nature, à l’occasion des parties de chasse et des trajets à pieds vers les Bellons, et l’on prend plaisir à découvrir cette Provence.

La famille, l’amitié et les bêtises

Autre point central de ces souvenirs, la famille Pagnol, entre un père instituteur, une mère ancienne couturière, l’oncle Jules et la tante Rose, l’espiègle petit frère Paul et la petite sœur récemment née. C’est une famille soudée et aimante, et ses liens avec sa mère sont particulièrement forts. Ces souvenirs d’enfance sont également illuminés par l’amitié naissante et très touchante entre Marcel et le jeune Lili. Pagnol nous raconte la chasse, les indiens Comanche, les jeux cruels avec les insectes, les fugues avortées. Il en ressort beaucoup de fraîcheur et une belle naïveté.

Les personnages

Le jeune Marcel Pagnol est un garçon attachant, toujours partant pour l’aventure, à l’écoute de la nature qui l’entoure, aimant avec sa famille. Son père, instituteur laïc et anticlérical et son oncle, catholique, forment un duo assez savoureux. Lili est également très touchant avec son amitié tout en retenue, un peu bourrue et un peu masquée, jamais prononcée à voix haute, mais pourtant évidente.

L’écriture

Enfin, en ce qui concerne le style, il est agréable, littéraire. Il nous plonge immédiatement dans le passé, dans l’époque qui nous est contée.

En quelques mots…

Ainsi, j’ai apprécié cette relecture avec mon vécu de grande personne, qui me permet de mieux appréhender les enjeux de ces souvenirs d’enfance, de cette enfance qu’il faut apprécier car elle s’en va toujours trop vite. On crapahute avec plaisir dans la Provence des années 1900 en compagnie du jeune Marcel.

Note : 3,5/5

Stellabloggeuse
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« L'âge de mon père, c'était vingt-cinq ans de plus que moi, et ça n'a jamais changé. L'âge d'Augustine, c'était le mien, parce que ma mère, c'était moi, et je pensais, dans mon enfance, que nous étions nés le même jour. »

« Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d'inoubliables chagrins. Il n'est pas nécessaire de le dire aux enfants. »


« Mais dans mon pays de Provence, la pinède et l'oliveraie ne jaunissent que pour mourir, et les premières pluies de septembre, qui lavent à neuf le vert des ramures, ressuscitent le mois d'avril. Sur les plateaux de la garrigue, le thym, le romarin, le cade et le kermès gardent leurs feuilles éternelles autour de l'aspic toujours bleu, et c'est en silence au fond des vallons, que l'automne furtif se glisse: il profite d'une pluie nocturne pour jaunir la petite vigne, ou quatre pêchers que l'on croit malades, et pour mieux cacher sa venue il fait rougir les naïves arbouses qui l'ont toujours pris pour le printemps. C'est ainsi que les jours des vacances toujours semblables à eux-mêmes, ne faisaient pas avancer le temps, et l'été déjà mort n'avait pas une ride. »

mardi 5 mai 2015

Les mots qu’on ne me dit pas, de Véronique Poulain : s’exprimer autrement qu’en mots

[Stock, 2014]

Me revoilà avec un roman de la rentrée littéraire 2014. Autobiographique, le premier roman de Véronique Poulain fait partie des lauréats du Festival du premier roman de Chambéry en 2015.

Résumé

Née de deux parents sourds, Véronique est entendante, tout comme ses cousins, qui sont eux aussi le fruit d’unions entre sourds. Très vite ces enfants deviennent bilingues, passent avec aisance du monde de la parole à celui du silence, des mots aux signes… Mais ce n’est pas facile tous les jours de grandir avec cette différence.

Un roman autobiographique très riche

Il y a beaucoup de choses dans ce court roman autobiographique découpé en micro chapitres. L’auteure nous fait entrer dans ce qui a été son quotidien auprès de parents sourds. Elle évoque le regard des autres, pesant, plein de pitié ou de peur et qui lui donne parfois envie de hurler. Elle nous raconte aussi son quotidien, les petits travers des sourds, leur façon de déformer les mots, de faire des bruits de bouche sans s’en rendre compte. Elle se moque gentiment, avec beaucoup de tendresse, et elle nous fait sourire.

Parfois aussi, elle leur en veut, et s’en veut de leur en vouloir, lorsqu’elle rêve de longues discussions, lorsqu’elle a besoin de soutien, d’être guidée… A plusieurs moments de sa vie, elle souffre de cette communication limitée. Ils ne se comprennent pas totalement tant leurs univers sont différents. Pourtant elle est fière d’eux, de ce qu’ils arrivent à accomplir, et ce livre est aussi un hommage, on le sent bien.

Le personnage

Avoir des parents sourds a fait de Véronique une personne à part. Quelqu’un pour qui le silence a des airs de famille, quelqu’un qui est à l’aise pour s’exprimer avec son corps, quelqu’un qui a du mal à exprimer ses sentiments avec des mots. Elle reste pourtant une enfant et une jeune fille comme une autre, qui cherche sa voie, qui fait sa crise d’adolescence. C’est quelqu’un d’intéressant que j’ai pris plaisir à découvrir.

L’écriture

Quant au style, il est particulier, un peu haché. Les phrases sont souvent courtes, ainsi que les paragraphes. Comme si communiquer avec des sourds avait appris à l’auteure à aller à l’essentiel, à ne pas s’étendre en circonvolutions inutiles. C’est donc une écriture efficace, agrémentée d’une bonne dose d’humour et de tendresse.

En quelques mots…

Ainsi l’auteur nous propose un roman autobiographique très intéressant qui nous fait prendre conscience de ce que signifie vivre auprès de personnes sourdes. Ce thème a aussi été mis en avant ces derniers temps par le film « La famille Bélier » (inspiré par l'histoire de Véronique et dans lequel elle tient un petit rôle), et cette mise en lumière me semble importante, pour ne pas les voir comme un handicap mais comme des personnes à part entière. Un roman nécessaire, drôle et tendre, authentique.

Note : 4/5
Stellabloggeuse
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« Ce sont les autres qui regardent mes parents comme s’ils étaient débiles.
Ce sont les autres qui pensent qu’avoir des parents sourds, c’est dramatique.
Pas moi. Pour moi, c’est pas grave, c’est normal, c’est ma vie. »

« Dans la langue de mes parents, il n'y a pas de métaphores, pas d'articles, pas de conjugaisons, peu d'adverbes, pas de proverbes, maximes, dictons. Pas de jeux de mots. Pas d'implicite. Pas de sous-entendus. Déjà qu'ils n'entendent pas, comment voulez-vous qu'ils sous-entendent ? »

« La langue des signes est la langue la plus crue que je connaisse. Les sourds s’expriment de façon simple, directe. Brutale. Beaucoup de signes sont beaux, poétiques, émouvants - comme les mots « amour », « symbole », « danse » -, mais dans le champ lexical de la sexualité, c'est une autre histoire. Le signe ne laisse place à aucune équivoque. Alors que les mots suggèrent, les gestes imposent.

Leur crudité heurte les entendants parce que ces gestes anodins pour les sourds sont les mêmes que nous faisons, nous, lorsque nous voulons être grossiers et nous cachons pour les faire. Question de culture. »

mardi 21 octobre 2014

Wild, de Cheryl Strayed : une randonnée pleine d’émotions

[Flammarion, 2013]

Quand il a été lu au sein du groupe de lecture de ma bibliothèque, « Wild » de Cheryl Strayed a fait l’unanimité. On disait ce récit de voyage, ou plutôt de randonnée, drôle et émouvant. Les lecteurs auxquels j’ai pu conseiller ce titre depuis ont tous eu la même réaction. Aussi, il était temps que je le découvre par moi-même, ce qui est chose faite grâce à Babelio et Masse Critique !

Résumé

En 1995, armée de ses 26 ans, d’une bonne paire de chaussures et d’un sac qui fait bien la moitié de son propre poids, Cheryl Strayed se lance sur le « Pacific Crest Trail », un chemin tout juste inauguré, pour une randonnée de 1700 kilomètres. La jeune femme voit cette marche comme un moyen d’affronter ses problèmes : la mort brutale de sa mère, son divorce tout frais, son expérience avec l’héroïne… Elle veut faire le point, méditer, remettre sa vie sur les rails. Mais très vite, elle ne peut penser qu’à ses douleurs physiques et aux conditions climatiques. Trouvera-t-elle en elle la force d’aller jusqu’au bout ?

Voyage et introspection

En racontant son périple plus de quinze ans après l’avoir effectué, Cheryl Strayed nous livre à la fois sa randonnée, du désert des Mojaves au Pont des dieux (à la frontière de l’Oregon et de l’Etat de Washington), mais aussi et surtout son voyage intérieur, son introspection. En effet, tout au long de son récit, elle nous livre aussi ses souvenirs, ses douleurs, un engrenage autodestructeur qui a commencé avec la perte de sa mère. Certains passages sont très émouvants, voire poignants, je pense notamment à celui avec la jument, Lady.

Les préoccupations physiques

Pourtant, la randonnée force aussi Cheryl à mettre ses démons à distance. En effet, sa préoccupation première devient la douleur physique, le chemin l’éprouve, d’autant plus qu’elle n’était pas préparée. Elle subit le poids de son sac, ses pieds couverts d’ampoules. Suivent de près la faim, la chaleur et le manque d’eau, ou à l’opposé le froid et la neige. La peur d’être une femme seule face aux animaux sauvages et aux hommes mal intentionnés. Les occasions de prendre une douche et de manger un bon repas sont rares, et l’argent vient vite à manquer. Mais quelques rencontres couplées à sa volonté de fer lui donnent le courage de mettre un pied devant l’autre.

Les paysages et les rencontres

Mais comme tout récit de voyage, celui-ci est aussi fait de paysages. En compagnie de Cheryl, nous traversons la Californie et l’Oregon, de la froide Sierra Nevada aux sommets volcaniques de l’Oregon, en passant par des forêts épaisses et des lacs d’altitude. Nous rencontrons aussi d’autres randonneurs, mais également des hôtes d’un soir qui nous montrent que l’humain peut être profondément gentil et désintéressé.

Une jeune femme attachante

On s’attache facilement à Cheryl, cette jeune femme maladroite qui a foncé tête baissée dans ce projet de randonnée avec un minimum de préparation. Ses « gaffes » apportent une petite touche de comique bienvenue à son récit. Elle est paradoxale, à la fois très forte, dotée d’une volonté à toute épreuve, mais aussi fragile, prête à se briser. J’ai pris beaucoup de plaisir à suivre son avancée et le cours de ses pensées.

L’écriture

Quant au style, je l’ai trouvé simple mais agréable. La lecture est fluide et la plume est suffisamment riche pour décrire tout le décor qui l’entoure, mais aussi la palette de ses émotions. Les descriptions, qui sont la clé de voûte de ce type de récit, sont réussies. Il y a également de la sincérité et de l’émotion, ainsi qu’une touche d’autodérision. On sent le bagage littéraire de Cheryl Strayed et son travail en atelier d’écriture, qui lui ont permis de bien raconter son histoire.

En quelques mots…

Ainsi, j’ai passé un moment très agréable en compagnie de cette jeune femme, à suivre ses pas de la Californie à l’Etat de Washington, mais aussi le cours de ses pensées et son combat contre ses démons. A ressentir avec elle la douleur physique, la peur, mais aussi la joie des rencontres inattendues et des témoignages de sympathie. C’est un récit vivant, parfois drôle et souvent émouvant, que l’on quitte à regrets.

Note : 4/5
Stellabloggeuse

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« Je m’étais imaginée méditant pendant des heures sur fond de coucher de soleil, le regard tourné vers des lacs cristallins. Je m’étais attendue à verser, jour après jour, des larmes de tristesse cathartique puis de joie réparatrice. Au lieu de ça, je me contentais de gémir, non pas à cause de mes tourments, mais parce que mes pieds, mon dos et les plaies de mes hanches me faisaient mal. Et en cette deuxième semaine sur le chemin, alors que le printemps était sur le point de céder officiellement la place à l’été, parce que j’avais tellement chaud que ma tête semblait sur le point d’exploser. »

« Mon rythme n’avait rien à voir avec celui des moyens de locomotion que l’on utilise normalement pour parcourir le monde. Les kilomètres ne défilaient pas. Ils formaient de longs méandres d’herbes folles, de mottes de terre, de brins d’herbes, de fleurs courbées par le vent, d’arbres tordus et grinçants. Ils étaient faits du son de ma respiration et de celui de mes pas sur le chemin, l’un après l’autre, accompagnés des cliquetis de mon bâton. Chacun d’eux devait être affronté avec humilité. »


« Je m’apprêtais à franchir une frontière. La Californie s’étendait derrière moi tel un long foulard de soie. Je ne me trouvais plus complètement nulle. Et je n’étais pas non plus une putain de guerrière amazone. Je me sentais simplement féroce, humble et concentrée sur moi-même, en sécurité dans ce monde. »

samedi 23 novembre 2013

Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson : des paysages et des réflexions

[Gallimard, 2011]

Je n’ai pas pour habitude de lire des essais, me tournant bien plus souvent vers les romans, les œuvres d’imagination. C’est dans le cadre d’un club de lecture autour des récits de voyage que j’ai donc découvert « Dans les forêts de Sibérie », de Sylvain Tesson.

Résumé

Ce livre est constitué du journal de Sylvain Tesson, qu’il a rédigé durant les six mois qu’il a passés en Sibérie, dans une cabane, au sein d’une réserve naturelle sur les rives du lac Baïkal. A une journée de marche de son premier voisin, il apprend à vivre avec la solitude rompue par quelques visites, le froid, et un faible éventail d’activités à sa disposition.

Une nature magnifique

La nature est omniprésente dans la vie de Sylvain Tesson. Le lac Baïkal est à lui seul un véritable personnage de ce livre, il est présent presque à chaque page. D’abord gelé, il offre des paysages polaires. Puis, avec l’arrivée du printemps, il se craquelle puis bouillonne. La forêt et les montagnes sont également très présentes, puisque l’auteur effectue de longues randonnées, parfois sur plusieurs jours. L’auteur observe également beaucoup les animaux qui l’entourent : les oiseaux qui égaient sa fenêtre, les ours qui constituent une menace, ses deux chiots dont il admira la capacité à se satisfaire toujours du même bâton. Ainsi, ce récit constitue une véritable plongée dans la nature.

Un cheminement intérieur

Mais ce qui m’a semblé le plus intéressant, c’est le cheminement intérieur de l’auteur. Au début, il s’oblige à vivre simplement et à observer ce qui se passe autour de lui, puis cela devient naturel. Il se nourrit de lectures qui alimentent à merveille sa pensée. Il découvre les joies de la solitude, de s’éloigner des pressions de la société, vivant parfois les visites qu’il reçoit comme des intrusions. Il prend plaisir à une vie simple, se trouvant plus heureux en ayant une palette d’activités plus réduite, tandis qu’en ville il ressentait le besoin de remplir sa vie avec des expériences inédites. Enfin, il apprend à vivre au présent, dans l’instant, à apprivoiser sa peur du temps qui passe et à ne pas se projeter sans cesse dans l’avenir ou le passé. Le tout arrosé copieusement de vodka russe !

Les personnages

L’auteur est un vrai « personnage », quelqu’un de marquant que j’ai pris beaucoup de plaisir à suivre. C’est visiblement un grand voyageur et un amoureux des grands espaces, des longues marches. C’est quelqu’un d’assez sensible et de très cultivé. Les russes sont également intéressants à découvrir, car pleins de paradoxes. Ils sont méfiants envers les étrangers, choqués par le nombre de musulmans et d’immigrés en France. Mais ils sont aussi capables d’une grandes hospitalité et de partir à l’aventure sur un coup de tête. On sent l’auteur osciller entre incompréhension et sympathie à leur égard.

L’écriture

La lecture de ce récit est un vrai plaisir littéraire. La plume est travaillée et les descriptions de paysage sont particulièrement réussies. Je n’aurais jamais cru prendre autant de plaisir en lisant des pages de description d’un lac gelé ! Il fait également preuve d’humour et d’autodérision. Au cours de la lecture, j’ai relevé de nombreuses citations, je n’ai d’ailleurs pas résisté et je vous en ai préparé 5 que vous trouverez à la fin de ce billet. Mais en résumé, je me suis régalée ! Seul petit bémol, le récit est parfois si dense et si bien écrit que j’ai ressenti le besoin de le savourer à petite dose, j’ai eu du mal à lire plus de 30 pages à la suite.

En quelques mots…

Ainsi, je ne peux que vous conseiller de découvrir ce récit de voyage et ce cheminement intérieur extrêmement intéressant et bien écrit. J’aurais déjà presque envie de le relire !

Note : 5/5 (Coup de cœur)

Stellabloggeuse

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"La cabane, royaume de simplification. Sous le couvert des pins, la vie se réduit à des gestes vitaux. Le temps arraché aux corvées quotidiennes est occupé au repos, à la contemplation et aux menues jouissances. L'éventail de choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l'eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse."

"Je dîne, les yeux par la fenêtre. Il y a des gens dont les repas proviennent exclusivement d'un paysage étendu dans leur champ de vision. C'est une définition de l'Eden. Vivre replié dans un espace que le regard embrasse, qu'une journée de marche permet de circonscrire et que l'esprit se représente."

"Nous jouons sur la plage. Je leur lance l'os de cerf déniché par Aïka. Ils ne se lassent jamais de me le rapporter. Ils en mourraient. Ces maîtres m'apprennent à peupler la seule patrie qui vaille : l'instant. Notre péché à nous autres, les hommes, c'est d'avoir perdu cette fièvre du chien à rapporter le même os. Pour être heureux, il faut que nous accumulions chez nous des dizaines d'objets de plus en plus sophistiqués. La pub nous lance son "va chercher!". Le chien a admirablement réglé le problème du désir."

"Le paradis aurait du se situer ici : une splendeur infaillible, pas de serpents, impossible de vivre nu et trop de choses à faire pour avoir le temps d'inventer un dieu."

"Je me sens de la chrétienté, ces étendues où des hommes, décidant de vénérer un dieu qui professait l'amour, autorisèrent la liberté, la raison et la justice à envahir le champ de leurs cités. Mais ce qui me retient, c'est le christianisme, ce nom que l'on donne au tripatouillage de la parole évangélique par un clergé, cette alchimie de sorciers à tiares et à clochettes qui ont transformé une parole brûlante en code pénal. Le Christ aurait dû être un dieu grec."

mardi 20 août 2013

Patients, de Grand Corps Malade : immersion dans un centre de rééducation

[Don Quichotte, 2012]

Pour ce retour de vacances du blog, j'ai choisi de vous parler d'un livre que j'ai lu il y a un petit moment déjà, mais dont je n'avais pas pris le temps de publier la chronique. Il s'agit d'un livre sur lequel je suis « tombée » par hasard et dont l’idée de base a su m’intéresser. Grand Corps Malade est un artiste sympathique dont j’apprécie les textes de manière générale, même si j’écoute assez peu de slam. Aussi, la découverte de son expérience du handicap m’a intriguée.

Résumé

A l’aube de ses vingt ans, Fabien a fait une bêtise, pas si grave à première vue : il a plongé dans une piscine trop peu remplie. Seulement voilà, lorsque sa tête a heurté le sol, l’une de ses vertèbres cervicales s'est logée dans sa moelle épinière. Après plusieurs semaines en réanimation, le voilà en centre de rééducation. Il est tétraplégique, il ne peut bouger aucun des muscles en dessous de son cou. Ce livre retrace son expérience dans ce premier centre de rééducation qu’il a fréquenté, son combat pour retrouver son autonomie, les patients qui ont croisé sa route.

Un autre regard sur le handicap

Je ne sais pas si c’est ce que Grand Corps Malade avait en tête en écrivant ses souvenirs, mais l’un des atouts de cette autobiographie, c’est qu’elle apporte sur le handicap un regard de l’intérieur. Nous sommes nombreux à voir le handicap et à oublier la personne qu’il y a derrière, à avoir une appréhension vis-à-vis de ce que l’on ne connaît pas. Ce livre, finalement, dédramatise : un handicapé reste un être humain on ne peut plus normal, avec ses qualités, ses défauts, ses joies et ses peines. Grand Corps Malade nous présente des gens courageux, qui doivent laisser derrière eux leur « vie d’avant » et trouver la force d’en construire une autre. Une leçon nécessaire dans notre société où les différences sont encore source d’exclusion.

La perte d’autonomie, entre drame et autodérision

C’est un quotidien méconnu que nous livre Grand Corps Malade, celui de patients qui n’ont, pour la plupart, aucune autonomie. Ils ne peuvent pas s’alimenter, se tourner, se gratter, aller à la selle – et tout un tas d’autres petits gestes – sans l’aide d’un aide-soignant. Pour eux, c’est une humiliation. Pourtant, ce livre n’est jamais glauque ni pesant. On y trouve de l’humour, de l’autodérision, et surtout, des joies simples. C’est un livre où l’on se réjouit de pouvoir appuyer sur une télécommande, par exemple. Voilà de quoi nous faire relativiser sur nos petits tracas, et mesurer la chance que nous avons d’être sur nos deux jambes.

Les personnages

Ce qui fait la force de ces personnages, c’est qu’ils existent réellement. Mais surtout, même si le moral n’est pas toujours au beau fixe, ces hommes s’efforcent d’avancer, envers et contre tout. Ils montrent de formidables capacités d’adaptation, ainsi qu’une bonne dose de patience. Patience qui doit devenir leur principale qualité, afin d’accepter leur état. Ne voyez pas d’angélisme dans ces beaux portraits, c’est simplement que ces hommes ont dû développer certaines qualités pour s’en sortir et se soutenir les uns les autres.

L’écriture

Cette autobiographie est écrite simplement. Ne vous attendez pas à un long slam. Les phrases sont courtes et Grand Corps Malade nous décrit avec minutie et sans lyrisme ce qui a été son quotidien. Pour autant, le style n’est pas désagréable et l’auteur nous gratifie régulièrement de quelques bons mots. Il manie l’autodérision, ce qui donne une certaine légèreté à l’ensemble et lui permet de parler d’un sujet difficile sans en faire une lecture indigeste.

En quelques mots…

Ainsi, c’est une autobiographie que j’ai lue avec intérêt, et avec plaisir malgré la difficulté du sujet. Grand Corps Malade aborde son expérience du handicap et de la rééducation sans aucun auto-apitoiement. C’est intéressant à la fois sur le plan médical et sur le plan psychologique. L’auteur ne nous fait pas la leçon, il nous ouvre les yeux sur un monde qui est étranger aux valides. Et ça fait du bien.

Note : 3,5/5

Stellabloggeuse

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« La vie c’est gratuit je vais me resservir et tu devrais faire pareil. »

« Jamais cette chambre ne m’a parue si grande. Je ne suis pas attaché à mon fauteuil, la porte est grande ouverte et pourtant je suis prisonnier, enfermé dans mon immobilité. Une fois de plus, j’attends. Le sentiment que je ressens à ce moment-là est difficile à décrire. Ça ressemble à un mélange d’impuissance et de frustration. Je me rappelle alors que la dernière fois que j’ai ressenti ce genre de sentiment, c’était bien pire. »

« Vingt ans, c’est le règne des envies d’enfant dans un cœur d’adulte. »

« Ils ont un énorme pouvoir sur nous. On dépend d’eux pour le moindre geste, c’est pour ça qu’il est important de bien apprendre à connaître chacun pour apprendre à peu près ce dont tu as besoin. Il faut composer avec leur état de fatigue, leur humeur, leur susceptibilité. Et, comme le quota de personnel soignant par rapport aux nombres de patients est loin d’être à l’équilibre, on passe beaucoup de temps à les attendre, c’est inévitable. Pour avoir nos soins, déjeuner, changer de chaîne, se lever, se laver, s’habiller, se coucher, couper la viande, se servir de l’eau, attraper un truc dans le placard, fumer, on doit attendre notre tour.
Quand tu n’es pas autonome, tu passes plus de temps à attendre qu’à faire les choses. Un bon patient sait patienter. »

samedi 13 juillet 2013

Tigre, tigre ! de Margaux Fragoso : témoignage d’une enfant abusée

[Flammarion, 2012]

Aujourd’hui je vais vous parler non d’un roman mais d’un témoignage, celui de Margaux Fragoso qui a passé quinze années de sa vie sous la coupe d’un pédophile. Ce livre a été l’un des titres phares de la rentrée littéraire 2012, vanté pour ses qualités littéraires et marquant par son contenu.

Résumé

Alors qu’elle est âgée de sept ans, Margaux Fragoso rencontre Peter Curran, cinquante et un ans, à la piscine municipale. Pendant quinze années, ils ne se quitteront pratiquement plus. La maison de Peter est un paradis, rempli d'animaux et régi par le désordre. Sous le regard bienveillant de sa mère, Margaux s’amuse comme une folle avec son nouveau compagnon de jeu. Sauf qu’il y a aussi ces moments passés dans la cave, à l’abri des regards…

Un témoignage poignant

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Margaux Fragoso n’a pas été gâtée par la vie. Née dans un foyer peu sain, entre une mère dépressive et un père alcoolique obsédé par son image, son quotidien n’a rien d’enviable. Dans ce contexte, la maison de Peter apparaît comme un véritable oasis et sa compagnie, un réconfort. Sauf que les abus qu’il lui fait subir ont des répercussions physiques et psychologiques sur la petite fille, puis sur l’adolescente qui dépérit à vue d’œil et qui se retrouve socialement isolée. Néanmoins l'auteure ne fait pas dans le misérabilisme et, si certaines pratiques sexuelles sont clairement racontées, elle n'en fait pas étalage. C'est un témoigagne justement dosé.

Un témoignage ambivalent et dérangeant

Malgré tout, on peine à plaindre l’auteure car on la voit assez passive face aux abus que lui fait subir Peter, on aimerait parfois la secouer pour qu’elle réagisse. « Pire », on se rend rapidement compte que, tout en étant consciente que ce qu’il lui fait n’est pas normal, une part d’elle aime profondément Peter. D’ailleurs, tout au long de son témoignage, jamais elle n’émet de jugement sur le pédophile et prend position en faveur de traitements médicamenteux qui seraient disponibles AVANT le passage à l’acte, ce qui n’existe pas aujourd’hui. Cette absence de morale peut rendre la lecture assez dérangeante, mais c’est extrêmement intéressant psychologiquement parlant.

Les « personnages »

Ceux qui font partie de la vie de l’auteure sont de véritables personnages de romans. Il y a son père, lunatique et frustré par l’existence qu’il mène, sa mère, irresponsable et enfermée dans son propre monde. Il y a Peter et ses deux facettes, l’homme gentil et amoureux face à l’homme violent et sujet aux pulsions sexuelles. Margaux, quant à elle, passe d’une petite fille vive, confiante et innocente à une jeune fille isolée et à la sexualité débridée d’avoir été éveillée trop tôt. Il me semble qu’elle est assez honnête vis-à-vis d’elle-même et qu’elle se montre telle qu’elle est, y compris dans ses mauvais côtés, ce qui est tout à son honneur.

L’écriture 

Plus qu’un simple témoignage, ce livre est un véritable ouvrage littéraire, bien mené et bien écrit. Margaux Fragoso a en effet un véritable talent d’écriture qu’elle nous explique avoir travaillé à l’université. Voilà qui nous change de certains premiers romans nombrilistes et brouillons. Certes, elle cherche à exorciser ses démons et à éveiller les consciences, mais elle offre également une œuvre de littérature.

En quelques mots…

Ainsi, c’est une lecture que j’ai appréciée, malgré le côté dérangeant et ambivalent que j’ai pu souligner. Je vous conseille volontiers ce livre si la dimension psychologique vous intéresse, si vous souhaitez appréhender un peu mieux la relation complexe entre un pédophile et sa victime. Et ce d’autant plus qu’il est très bien écrit.

Note : 3,5/5

Stellabloggeuse

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« -Huit ans est le plus bel âge pour une fille, dit Peter quand j’eus ouvert mes cadeaux. Mais ça me rend triste de te voir grandir.
Ça me rendait un peu triste, moi aussi. Quand j’avais quatre ou cinq ans et que les gens me disaient que j’allais grandir, je ne les croyais pas. Je ne pouvais pas croire que mes pouvoirs d’enfant ne dureraient pas toujours – me cacher sous les tables, loger mon corps entier sous une chaise ou dans des recoins minuscules. Je chérissais cette souple liberté animale, la joie de plier entièrement bras et jambes sous moi, de trouver dans les barrières une brèche où me glisser, une fente entre un tronc d’arbre géant et un mur de pierre ; c’était là ma gloire. »

« Le Malabar était rare : nous ne le pratiquions jamais en public, parce qu’il prenait trop de temps. Peter achetait des Malabar, nous lisions la petite bande-dessinée à l’intérieur de l’emballage, et je mâchais le chewing-gum, qui était dur, jusqu’à le rendre tout mou. Je passais le chewing-gum à Peter qui me le repassait. Nos langues se touchaient, c’était inévitable, et cela me faisait l’effet d’un poisson s’agitant dans ma bouche. Chaque fois que ce nouveau baiser arrivait, le tout premier moment me semblait toujours dégoûtant ; puis l’émotion s’éteignait aussi vite qu’elle était venue. »

samedi 30 mars 2013

La charrette bleue, de René Barjavel : une plongée dans la Drôme d'un autre temps

[Denoël, 1980]

J'ai déjà, sur ce blog, chanté sur tous les tons mon amour pour René Barjavel et son oeuvre, bien que j'aie chroniqué peu de ses livres sur ce blog, et pour cause : mes lectures datent pour la plupart de plusieurs années, et je crains que des billets basés sur de lointains souvenirs ne rendent pas suffisamment justice à ses romans. Vous trouverez néanmoins ici mes avis sur La Nuit des temps (tellement relu qu'il est gravé dans ma mémoire) et L'enchanteur. Quoi qu'il en soit, je continue à découvrir son oeuvre petit à petit, en la dégustant. Je me suis cette fois plongée dans ses souvenirs d'enfance avec "La charrette bleue".

Résumé

Dans cette autobiographie, René Barjavel nous livre ses souvenirs de la Drôme de son enfance, dans la petite ville de Nyons. En fil rouge, la maladie et la mort de sa mère. En toile de fond, la Première Guerre Mondiale. Barjavel déroule peu à peu le fil de ses souvenirs et se laisse parfois emporter dans des réflexions plus générales concernant la société. En le lisant, vous découvrirez le cancre qu'il a été, les secrets de la fabrication du pain, la vie dans une France en guerre, la confection de la soupe du soir, les charmes de la vie rustique... Evasion et dépaysement garantis !

Une enfance d'un autre temps

L'une des choses qui m'a frappée en lisant ce livre, c'est que René Barjavel a connu une enfance comme il n'en existe plus. Pas de télévision, pas d'Internet, seulement des activités de plein-air, des choses simples. Il a vécu dans un monde différent, où les petits artisans étaient encore légion, fabricant des charrettes, brûlant des grains de café avant de le moudre, etc. Un monde où l'on se déplaçait à pieds et à vélo. Ajoutons à cela le contexte de la Première Guerre Mondiale, qui a conduit le jeune René à vivre ses plus jeunes années dans un monde de femmes, d'enfants et de vieillards. Ainsi, cette autobiographie nous livre également le quotidien d'une époque révolue, que j'ai découverte avec beaucoup de curiosité et d'intérêt.

La vie rurale d'un petit coin de Drôme

Mais cette autobiographie recèle également de nombreux paysages, puisque nous parcourons avec l'auteur son petit coin de Drôme, là où il a vécu avec sa famille. Cette dimension m'a tout autant séduite que le reste, et m'a donné envie de visiter cette région. Ainsi, René Barjavel m'a fait voyager avec lui. J'ai également aimé la simplicité de cette vie rustique, où les gens produisaient tout ce dont ils avaient besoin pour vivre. Aujourd'hui, les paysans gagnent plus d'argent, mais paradoxalement, ne vivent plus de leur activité.

L'intimité de Barjavel

Cette autobiographie permet également de pénétrer dans la famille de l'auteur, d'apprendre à le connaître, de se trouver avec lui quelques points communs (il avait, par exemple, horreur du pastis^^). Il nous fait partager ses joies simples, mais aussi ses chagrins et les malheurs qui ont frappé sa famille, notamment le décès de sa mère. Ce livre recèle donc une certaine émotion, particulièrement puissante lorsqu'arrive la fin du livre.

Les personnages

Nous ne pouvons pas vraiment parler de "personnages" puisque tous ont réellement existé, mais l'auteur nous présente en tout cas des figures marquantes : sa mère avec son intelligence et sa volonté de fer, son rêveur de père, incapable de dire non et de gérer de l'argent, Nini qui prend soin de tout le monde... Cela a été un plaisir de faire un bout de chemin avec eux.

L'écriture

J'ai l'impression de me répéter, mais je suis amoureuse du style de l'auteur, de sa manière de raconter les choses, parfois directe, souvent tendre. Une foi encore, il ne m'a pas déçue. Je pouvais presque me l'imaginer à côté de moi, en train de me conter ses souvenirs. Il parvient à livrer ses souvenirs et à dépeindre la vie rurale d'une manière vivante, contrairement à d'autres auteurs que je ne citerai pas ici ! Les descriptions des paysages de son enfance sont très réussies, et donnent envie de s'y promener.

En quelques mots...

Ainsi, j'ai été totalement sous le charme de cette autobiographie qui rassemble souvenirs, paysages et réflexions. Barjavel nous fait ici le récit d'une époque révolue, qui à coup sûr vous procurera un moment d'évasion et de dépaysement. Je ne peux que vous recommander chaudement cette lecture, si vous aimez les souvenirs d'enfance et la campagne, ou tout simplement si vous voulez connaître un peu mieux René Barjavel. Pour ma part, je compte poursuivre l'aventure avec ses souvenirs d'adulte intitulés "Journal d'un homme simple".

Note : 4,5/5

Stellabloggeuse


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Ce roman fait partie des challenges :


Challenge Bouge ta Pal ! : lecture n°30


Challenge Où sont les hommes ? : lecture n°34

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« Curieuse entreprise, d’écrire des souvenirs. On tire sur le fil, et on ne sait pas ce qui va en sortir. Comme ces illusionnistes qui extraient de leur bouche, suspendus en guirlande, une fleur, une lame de rasoir, une ampoule allumée, un petit lapin… J’évoquai les nourrissons et me voilà parmi les octogénaires… Tirons le fil : voici de nouveau la boulangerie. »

« J’ai été quelque peu leur victime à l’âge de quatorze ans, l’âge de mes amours passionnées et innocentes. J’étais Roméo mais je ne montais pas à l’échelle. Elles voyaient déjà la fille enceinte. Elle avait quinze ans. Je me promenais avec elle en lui tenant la main. Elles mesuraient de l’œil son tour de taille… C’est un peu à cause d’elles que j’ai du quitter Nyons pour devenir pensionnaire au collège de Cusset. Je devrais leur en être reconnaissant, car mon séjour dans ce collège comme élève, sous la direction du principal Abel Boisselier, le chef d’établissement le plus extraordinaire que l’Université française ait jamais connu, fut pour moi comme le séjour d’un bulbe dans un sable tiède, ensoleillé et arrosé d’engrais, d’où j’allais jaillir à dix-huit ans, plus averti mais toujours aussi tendre, vers le grand ciel de l’amour et de la vie. »

" Quand a éclaté Mai 68, je suis allé presque tous les jours au Quartier latin, regarder. J’ai vu brûler non les cahiers mais les voitures. C’est pourtant bien du feu des écoliers qu’il s’agissait. Longtemps désiré, refoulé, comprimé, il avait éclaté d’un seul coup, exprimant la révolte de cent générations contre la discipline du savoir. Bien sûr, pour connaître, il faut apprendre. Mais arracher des enfants à leur activité normale qui est celle de l’agitation inutile et joyeuse, pour les enfermer entre quatre murs où pendant des années on leur empile dans le crâne des notions abstraites, c’est la torture la plus masochiste que l’homme ait inventé contre lui-même. Le grand feu de mai 68 était un élan de libération, et non un élan de révolution sociale, comme certains ont voulu le croire. La preuve est qu’il n’en est rien resté, qu’un peu de cendres."